Le dossier Mona Lina : Interview d'Eran Riklis

4 Juillet 2018

Mona, libanaise, est soupçonnée par le Hezbollah d’être une informatrice des services secrets israéliens. Craignant qu’elle soit démasquée, le Mossad l’exfiltre vers l’Allemagne et lui fait changer de visage. Pendant deux semaines, le temps de se remettre de son opération, ils la cachent dans un appartement à Hambourg. Naomi, agent du Mossad, est chargée de lui tenir compagnie et de la protéger. Mais le Hezbollah est à la poursuite de Mona et la planque ne s’avère pas aussi sûre que prévu.Après des films à succès comme "Les citronniers", "La fiancée Syrienne", "Zaytoun" ou "Mon fils", Eran Riklis, réalisateur Israëlien, change radicalement de registre avec "Le dossier Mona Lina" un thriller sur fond d'espionnage aujourd'hui dans les salles. De passage à Paris, il nous a reçu pour évoquer ce nouveau long métrage...Interview..

Avec votre nouveau film, vous abordez le thriller, un genre nouveau pour vous, comment s'est concrétisé ce projet ?

 Dans les années 80, j'avais découvert un livre de nouvelles écrites par Tal Yaari, un ancien agent du Mossad. (services secrets Israëliens). Parmi les 3 histoires, l'une d'elles, "Le lien" était une nouvelle qui racontait une histoire avec deux femmes à Paris. J'avais beaucoup aimé. Je l'avais gardé à l'esprit car j'étais certain que cela pourrait en faire un film. J'avais tenté une adaptation, puis j'ai mis ça de côté. Il y a 5 ans, j'ai relu ce livre et le sujet a relancé mon intérêt, l'envie a été encore plus forte car je me suis dit que c'était de la bonne matière : deux femmes, le Moyen-Orient, un thriller...Tous les ingrédients étaient rassemblés. Mais ce qui m'intéressait avant tout, c'était d'essayer de faire quelque chose de différent. J'ai transposé l'action en Allemagne car je trouvais cela plus original que de faire encore un ènième film à Paris. Ce qui m'a plu dans le fait d'aborder un nouveau genre, le thriller en l'occurrence, c'est que dans le scenario, le Mossad protège une femme Libanaise. Pour moi, il s'agissait d'une excellente histoire. Je n'ai d'ailleurs pas envisagé le projet comme un thriller car j'ai une vision de ce type de film un peu Américaine. Pour moi c'est Tom Cruise qui court sur les toits, fait des cascades. Le dossier Mona Lina n'est pas que cela, il y a une grande part de psychologie approfondie avec un face à face entre deux femmes.

Jusqu'à présent, dans tous vos films, il y avait beaucoup de paysages, d'espaces, de l'air. Or ici, on est plus enfermés...Une partie de l'action se déroule dans un espace clôt, comme si c'était du théâtre. C'était un défi pour vous ?

Oui, d'une certaine manière. Quand vous êtes confiné dans un espace restreint, cela vous force à être plus créatif en terme de mise en scène, à éviter d'en faire du théâtre filmé. Cette limite m'a obligé à faire marcher mon imagination, il fallait que je mise tout sur la qualité visuelle. Je voulais être proche de ces deux femmes, et amener le spectateur à se rapprocher d'elles. C'était très intéressant comme challenge pour un réalisateur.

J'imagine que vous avez choisi Golshifteh Farahani parce que vous estimez que c'est une bonne actrice, mais y a t il d'autres raisons, peut être plus politiques qui ont motivé votre choix ?

 Au départ, je voulais une actrice Libanaise. Mais c'était impossible car les actrices Libanaises ne peuvent pas tourner avec un metteur en scène Israëlien. Mon producteur Français m'a suggéré l'idée de Golshifteh, mais je la trouvais trop jeune, je pensais qu'il fallait un peu plus de métier pour ce rôle. Toutefois je l'ai quand même rencontrée, et là, j'ai trouvé qu'elle avait vraiment quelque chose de spécial. Au delà du fait qu'elle soit belle, douce, et très gentille, j'ai découvert une personnalité beaucoup plus complexe derrière. Elle a accepté car au-delà du fait que le projet lui plaisait, elle m'a dit quelque chose qui m'a énormément plu et touché. Elle m'a expliqué qu'il fallait qu'elle accepte le rôle pour montrer au monde qu'elle n'a pas peur de travailler avec un Israëlien que c'est possible, et que ça peut bien se passer. J'ai trouvé cela très courageux et révélateur d'un esprit ouvert. De nombreuses personnes le lui ont reproché, elle est dans une situation particulière puisqu'elle ne peut pas retourner en Iran alors qu'elle a de la famille là bas qui ne peut pas sortir du pays... Ce n'était pas évident pour elle d'accepter de travailler avec nous...Mais je me rends compte que c'est quelqu'un de très ouvert. Elle fait la promotion du film avec moi en ce moment, elle parle à toute la presse sans problème, même si elle reste prudente. Mais pour répondre complètement à votre question, non il n'y a pas de choix politique derrière.

Cela dit, vous précisez qu'elle est belle, mais vous n'avez pas exploité son physique c'est le moins qu'on puisse dire...! Son visage est souvent caché dans le film !

 Rires...Oui, vous avez raison! Tout le monde m'a dit "tu as l'une des plus belles femmes du monde et c'est ça que tu en as fait!"...Je pense que je dois être fou! (éclat de rire)

La deuxième actrice, Neta Riskin, est Israëlienne, et incarne cet agent du Mossad, qu'est-ce qui vous a convaincu pour ce choix ?

 J'aime les actrices qui peuvent porter un secret sur leur visage, et aussi sur le plan psychologique...Qui ont une complexité... Je l'ai rencontrée 3 fois avant de lui confier le rôle. Je savais qu'elle pouvait incarner cette femme dont on comprend qu'elle porte une faille. Elle a vraiment le physique qui correspondait à ce que je voulais faire du personnage.

Ce sont deux femmes très seules, pas évident de transposer cela au cinéma ?

 Ce sont deux personnalités très différentes très opposées, pas forcément seules, mais, vides, perdues...Je voulais insister sur les apparences, sur ce qu'on ne montre pas d'emblée, qu'on ne peut pas deviner. Sur cette idée qu'on croise plein de gens qui sont très souriants ou gais mais qui ont peut-être vécu des drames, ou sont au fond malheureux...ces gens dont on ne devine pas tout de suite ce qui se cache derrière...Les personnages qui portent un secret, qui ont l'air très forts au premier abord, et qui révèlent autre chose, ou qui portent en eux des douleurs ou des drames, ça m'intéresse énormément...

Elles sont opposées mais elles essaient d'apprendre l'une de l'autre et d'apprendre quelque chose à l'autre. Cette idée là aussi revient souvent dans votre filmographie... Cela semble primordial de revenir toujours à cette idée ?

Oui cette idée est très importante pour moi, car dans toutes les rencontres, dans tous les conflits, qu'ils soient individuels ou collectifs, c'est toujours une histoire de communication et de manque de communication. Les problèmes surviennent souvent parce qu'on ne comprend pas l'autre, qu'on n'a pas parlé avec l'autre, qu'on ne s'est pas expliqués. C'est aussi un film sur l'importance de s'exprimer, de dire ce qu'on pense...Mona parle beaucoup, Naomi est plus réservée, elle est dans l'écoute...Quand elle a quelque chose à dire, elle le dit. Elle est gouvernée par son cerveau, mais elle peut aussi écouter son coeur. Elle a l'air très froide, dépourvue de sentiments, et on s'aperçoit qu'elle peut aussi être plus chaleureuse...Ma grande crainte était de tomber dans la facilité, de faire quelque chose de trop kitsh ou de sentimental, mais j'avais envie de faire passer l'idée qu'il ne faut pas être effrayé par ses émotions.

 
Il y a un point commun dans tous vos films, c'est le duo, ou le duel, selon les points de vue...Il y a quasiment toujours deux opinions, deux parties, deux personnages face à face. Vous êtes farouchement démocrate en fait ?

 (Sourire)...Probablement....Je suis assez passionné par les thèmes qui traitent de la connaissance de l'autre ou des autres, de la découverte, du respect, de la compréhension...Je reste persuadé que quand on respecte quelqu'un il va vous respecter...Je suis toujours étonné de certaines attitudes simplistes du type : voilà, je n'aime pas quelqu'un et c'est tout...Etonné qu'on ne cherche pas plus loin...Donc effectivement, cela revient dans mes films, j'expose les points de vue, qui sont différents. Chacun s'exprime, et c'est le spectateur qui finalement  s'attache à l'un ou l'autre...Mais la démocratie est selon moi ce dont nous avons le plus besoin dans ce monde...

 
C'est un film qui découle d'une situation politique complexe, mais est ce que c'est un film politique selon vous ?

Non je ne pense pas...C'est un film sur une situation politique qui affecte des gens normaux, ordinaires...Ce sont des femmes simples affectées par une histoire, une situation difficile, qui inclut de la violence et des conflits ...Dans beaucoup de mes films il peut y avoir un message politique mais je me méfie des films à messages, je suis très prudent avec ça...Je raconte une histoire, je la montre, et j'essaie de donner les clefs aux spectateurs pour qu'il réfléchisse.


Vous êtes juste un artiste donc ?

Pas seulement... j'ai des opinions, mais j'essaie de véhiculer l'idée qu'il n'y a pas qu'une seule façon de penser, mais plusieurs. Dans le film, on peut décider d'aimer l'une ou l'autre héroïne...J'ai eu envie de jouer avec le spectateur en lui disant, "peut-être que tu ne devrais pas l'aimer"...C'est encore mon côté démocrate : laisser le public faire son choix... (Rires)

  
Vous êtes de passage à Paris, donc en France. Vous êtes Israëlien, juif...Avez vous entendu parler de la situation des juifs de France qui devient de plus en plus compliquée : antisémitisme en augmentation, départs pour Israël, et retours aussi parfois ..Avez-vous entendu qu'il y a quelques mois, une femme de 80 ans a été assassinée chez elle car elle était juive. (un exemple parmi d'autres de plus en plus fréquents ici) Quel regard portez vous sur cette évolution ?

Oui bien sûr que j'en ai entendu parler...D'abord, quand j'entends un assassinat, j'ai plusieurs réactions. La première c'est que je suis choqué juste en tant qu'être humain. Rien ne justifie le fait d'ôter la vie à quelqu'un quelque soit son origine ou sa religion. Et quand on m'explique qu'elle a été tuée parce que juive, je suis évidemment effaré, inquiet, choqué car je me dis qu'en fait, on revient en arrière, que le monde n'évolue pas, qu'on oublie les périodes de l'histoire comme l'Holocauste. Ce sont des épisodes que l'esprit n'arrive pas à comprendre...On se dit qu'un juif Français qui a vécu sans problème dans ce pays, peut désormais être en danger juste parce qu'il est juif...Comment expliquer les motivations de ces assassinats, de cette haine qui revient aujourd'hui sous d'autres formes? Je ne comprends pas et ça c'est déstabilisant. Cela augmente mes questions, mes interrogations sur le monde ou l'être humain...Il est impossible de trouver des raisons et impossible de comprendre ou d'excuser...J'en reste juste muet et choqué...Après, je vais dire un truc qui va paraître naïf ou trop simple, mais, on ne naît pas bon ou mauvais...On baigne dans un univers qui vous amène dans une direction ou une autre...Donc j'ai parfois la tentation d'aller chercher ce qui a conduit un individu à commettre le pire. Mais finalement je reste dans l'incompréhension totale face à ce genre de drames.

 
Durant les sombres épisodes d'attentats ici en France, de nombreux débats mettaient en avant le fait que la culture peut changer les choses, les gens, et donc le monde...Est ce que vous le pensez ?

Je n'en sais rien à vrai dire, mais je sais que la culture vous oblige à penser, à réfléchir, à vous ouvrir et parfois peut-être, je dis bien peut-être, à changer d'opinion...Je peux vous donner un exemple précis...Lorsque mon film "Mon fils" est sorti, une partie du public me disait qu'il ne voulait pas le voir car ils n'aimaient pas les Palestiniens. Je leur disais, "ok, mais regardez le film quand même"...Or le héros est Palestinien, il est plutôt attachant, il a une attitude positive avec une mère juive et son fils puisqu'il les aide etc...Et sa situation n'est pas uniquement scénarisée puisqu'elle est inspirée de celle d'une partie des arabes Israëliens..Certains spectateurs, pourtant réfractaires ont fait la démarche d'aller voir le film.  Et parmi eux, beaucoup m'ont dit après la projection "ah oui, je me suis attaché à lui, je l'ai bien aimé, il est lui-même dans une situation compliquée et on peut comprendre certaines choses"...Du coup, ils ont entamé une réflexion beaucoup plus profonde...Attention, je ne suis pas naïf et je suis bien conscient que cela reste très exceptionnel, que je ne vais pas changer le monde, les mentalités, ou les points de vue mais effectivement si un film peut juste ouvrir un débat et faire réfléchir, peut-être que c'est une toute petite manière de faire avancer les esprits.

Vous savez que l'image d'Israël dans le monde est déplorable, que nombre de medias et instances politiques diverses alimentent cette image désastreuse avec des informations partiales ou totalement fausses...Et parallèlement, le cinéma Israëlien connaît un succès croissant, il est de plus en plus riche, s'exporte très bien, est présent dans de nombreux festivals...Certains expliquent ce succès par le fait que la majorité des films sont des auto-critiques de la société Israëlienne, et donc renforcent et alimentent l'image négative du pays...Quelle est votre avis là dessus ?
Je pense que les réalisateurs Israëliens ont de la chance avec l'écho que rencontrent leurs films. Mais je trouve cela très étrange. Pour des Israëliens, susciter de façon générale autant d'attention ou d'intérêt (négatif ou pas) est assez bizarre. Il m'est arrivé de rencontrer des hommes politiques de droite dans mon pays et je leur ai dit "le cinéma Israëlien est la meilleure propagande que nous puissions véhiculer...Certes, c'est un cinéma qui se positionne à gauche, qui pose des questions, qui critique...Mais tous les spectateurs du monde rejetterait les films avec une "propagande" qui viendrait de notre gouvernement, ils s'en fichent, ils détestent ce gouvernement... Notre image est toujours la même : on opprime les Palestiniens, on occupe les territoires, ils ont toujours de bonnes raisons de nous haïr! Donc si les réalisateurs Israëliens, quels qu'ils soient, proposent des films à contre courant, et critiques sur nous mêmes, on imagine que parmi les spectateurs, certains changeront leur vision des choses en voyant qu'il y a d'autres types d'Israëliens, d'autres point de vue, une vraie démocratie qui laisse une liberté d'expression, qu'il y a même de bons Israëliens! (rires) Le cinéma, mais aussi toute la culture du pays, la danse, la musique, a une couleur particulière....Personnellement, je n'ai jamais eu de problème interne avec mon cinéma et les gouvernements de droite. Ils ont admis l'idée qu'on était certainement les meilleurs ambassadeurs, ou diplomate.


Et en Israël, vous êtes considéré comme quel type de metteur en scène? Quelle est votre image, votre place?

J'entends toujours que les réalisateurs Israëliens sont tous de gauche. Mais quand on me dit ça sur le ton du reproche, je réponds "mais ils sont où les films de réalisateurs de droite? Je serais ravi d'en voir! Personne n'est empêché d'en faire" Le problème c'est qu'il n'y en a pas! Et je ne sais pas pourquoi! Je n'arrive pas à l'expliquer! Je ne souffre pas de cette image du metteur en scène de gauche  car j'ai toujours eu l'argent nécessaire pour faire mes films, je n'ai jamais fait l'objet de censure sur mes scenariis ou mes tournages et c'est un grand privilège. En dépit de tous les problèmes inhérents à Israël de manière générale, j'ai toujours eu la chance d'être un réalisateur libre.

Page 4 sur 11