Les fantômes de la rue papillon : Interview de Michel Jonasz

29 Mars 2017


C’est l’histoire de deux fantômes. Celui d’un vieux juif tué par un policier Français en 1942 devant le 4 de la rue Papillon lors de la rafle du Vel d’Hiv, et qui a vu partir sa famille dans des bus sans en connaître la destination. Et celui d’un jeune beur tué par la police de nos jours au cours d’une bavure. Ces deux là vont se retrouver sur le même banc, se découvrir, apprendre à se connaître, s’aider. Michel Jonasz et Samy Seghir partagent la scène du Théâtre du Gymnase de Paris jusqu’au 30 avril dans une fable très originale et empreinte d’une grande modernité. Drôle et profonde à la fois, cette pièce aux vertus éducatives écrite par l’auteur Dominique Coubes, s’adresse à tous les publics, particulièrement les plus jeunes…
Michel Jonasz, nous a reçu en coulisses pour nous parler de ce rôle. Rencontre…


Les thèmes abordés dans cette pièce comme la fraternité, la famille, les rencontres notamment, sont récurrents dans votre carrière de chanteur. J’imagine que vous n’avez pas hésité avant d’accepter ce rôle ?

Exactement ! Je n’ai pas hésité car ces thèmes me touchent énormément depuis toujours, et aussi car la pièce est l’histoire de ma famille du côté de ma mère… J’ai aimé toutes ces choses qui vont se passer entre ce jeune beur et ce vieux juif : elles vont être légères et intenses à la fois. Les époques sont différentes, les assassinats se font dans des circonstances différentes, mais les causes sont les mêmes, c’est le racisme, l’antisémitisme, le rejet de l’autre à cause de sa différence. Tous ces combats qu’il faut mener tout le temps…J’ai trouvé cette manière de rapprocher le peuple arabe et le peuple juif très originale…
Et puis, parler du besoin de l’autre et de l’enrichissement né d’une rencontre, de la bienveillance, cela me plaît énormément. Tout au long de la pièce, il y a un mélange de rires et d’émotion, avec en filigrane le bonheur d’apprendre de l’autre, celui qui est en face de vous. Il va y avoir une amitié entre ces deux êtres…Mon personnage va accueillir ce jeune fantôme et mon obsession c’est de comprendre ce qui s’est passé, ce qui est arrivé à ma famille. C’est lui qui va me permettre de répondre à cette question. Nos cultures et nos religions sont différentes, mais il y a une entraide entre eux. J’adore ça !


Vous semblez fasciné par l’idée de la rencontre et de la découverte de l’autre ?

Je pense que, sauf dans des cas extrêmes comme la manipulation ou la nécessité de survivre et de sauver sa peau en cas d’attaque, nous avons le choix de faire en sorte que celui qui est en face devienne un ennemi ou un ami. On peut le décider, on peut apprendre de lui, de sa religion, de son mode de vie, de son expérience…
Il m’est arrivé d’avoir les larmes qui me montent au cours d’une rencontre décisive car on touche à quelque chose qui s’appelle la fraternité. Un jour, j’avais tourné dans un film qui s’appelle « Le testament d’un poète juif assassiné », et dans une réplique, il est dit « le grand danger s’appelle l’indifférence ». Je suis totalement d'accord avec cette phrase. Et je pense qu’on ne peut pas  être heureux en excluant les autres.


Et quand vous observez le monde tel qu’il est devenu, avec une actualité récente terrifiante, vous persistez dans ce schéma de pensé ? 

Vous savez, il y a une vieille devise new age qui circulait dans les années 60  et qui disait en substance « agir localement et penser globalement »…Chaque pièce, chaque film, chaque peinture, chaque chanson qui va dans le sens de la fraternité, valeur indispensable pour qu’on s’en sorte, est une bonne chose…même si bien sûr ça reste une petite goutte dans l’océan… Les artistes ont ce rôle à jouer à mon avis car ils ont un écho, un public…Donc ils peuvent participer à ce changement…Même si je ne sais pas du tout si ça peut avoir des conséquences positives sur le racisme, l’antisémitisme, l’exclusion, il faut quand même essayer… Ce n’est  pas la clef mais ça permet peut-être d’éveiller les consciences. Mais cet éveil ne passe pas que par l’art et les artistes…Tout le monde peut participer à cela. Une association, ou tout simplement chaque être humain sur cette terre peut agir ne serait-ce que par ses pensées, ses actes…Le monde qu’on vit n’est que le reflet de ce que nous sommes, ce n’est rien d’autre…Il ne faut pas changer les choses, il faut changer ce que nous sommes…C’est la base…Même si ce n’est absolument pas comparable, regardez ce qui se passe sur le plan écologique il y a une prise de conscience qui peu à peu fait son chemin…Bien entendu, il faut rester éveiller, toujours traquer et chasser les démons comme le racisme ou l’antisémitisme. Ils peuvent mettre des masques, donc il faut rester vigilant.


Au sujet de l’antisémitisme, on a vu qu’en France, ces dernières années, on pouvait mourir parce qu’on était juif. En tant que juif Français, vous êtes inquiet ?

Si j’étais inquiet, je ne participerais pas à cette évolution de la conscience à travers mon métier, je ne jouerais pas dans des pièces comme celle-ci. Je resterais terré dans la peur, et pour moi, c’est la pire des choses. Selon moi, quand vous craignez quelque chose, c’est là que cette chose arrive car votre esprit a mis l’accent là dessus et vous a conditionné. Moi j’ai envie de rester optimiste ou du moins essayer d’aller dans ce sens. J’écris, je joue…et à mon petit niveau, je dis bien à mon petit niveau, je pense un petit peu agir…non pas pour avoir la conscience tranquille mais parce j’estime que c’est mon devoir d’homme…Je n’ai pas peur, et ne suis pas inquiet, mais j’ai tout à fait conscience que c’est parce que je suis privilégié. Je ne penserais peut-être pas de la même manière si j’avais été agressé en tant que juif ou touché de près ou de loin par les attentats. Récemment, je regardais un reportage à la télévision avec une foule qui applaudissait Marine Le Pen…et qui montrait ses réunions avec des gens qui tenaient des propos inquiétants… je me demandais ce qu’elle avait dans la tête, ce qu’il y a derrière, ce qu’elle ferait vraiment si elle était élue.…En tous cas moi, je resterais en France…Là pour le coup, je me battrais sans doute… encore plus si on se retrouvait dans des situations de menace avec un danger en face…Mais je m’interroge beaucoup là dessus en ce moment…Qu’est ce qui se passerait ? Est-ce que des vieux démons resurgiraient ? Les parents et les deux frères de ma mère ont été déportés, et c’était très curieux car paradoxalement, quand on parlait de la France, ce n’était jamais en mal…je me souviens lui avoir dit « mais Maman ce sont des Français qui ont arrêté tes frères, ils ont quand même bien collaboré ! »  Elle me répondait « oui, mais ils m’ont accueillie »…Moi je viens de cette famille là, avec cet état d’esprit…la France fait partie de mes racines,  je suis fils d’immigré, j’aime ce pays.  Je n’ai pas peur car je reste persuadé que les valeurs qui font la force de la France ne peuvent pas se démolir…Si ça devait s’abîmer, là je raisonnerai autrement, mais je ne sais pas ce que je ferai vraiment et concrètement.


Votre partenaire sur scène est Samy Seghir qu’on avait découvert tout petit au cinéma dans « Michou d’Auber » et « Neuilly sa mère »…Comme dans la pièce, il est musulman et vous juif, et pas de la même génération…la collaboration se passe comment ? Est-ce que comme dans la pièce vous apprenez l’un de l’autre dans la vie ?

Oui, absolument… c’est un jeune homme dont j’apprécie beaucoup l’état d’esprit au delà du bon comédien…ce rapprochement existe aussi en dehors de la scène… On discute, on s’écoute entre nous comme dans la pièce, alors qu’à la base nous pourrions ne rien avoir en commun…Le monde devrait être comme nous deux, il y aurait la paix au moins (rires)…On ne veut que ça la paix…Comment peut on penser que la violence, la lutte, ou la guerre puisse nous apporter quelque chose ? J’ai l’air d’enfoncer des portes ouvertes et de dire des évidences. Mais je me force à ne pas perdre cela de vue. Toutefois, je comprends que face à certaines tragédies, on ait des envies de vengeance. J’ai moi-même des accès de colère terrible face à certains évènements, où j’oublie momentanément cette façon de penser.  Lors des attentats de 2015, j’ai bien sûr été choqué comme tout le monde. J’étais content de voir les gens descendre dans la rue le 11 janvier après Charlie et l’Hyper cacher. Mais il y a quelque chose qui m’a encore plus choqué…Après la tuerie de l’école de Toulouse en mars 2012, il n’y a pas eu la même mobilisation. On aurait tous dû descendre en masse et se révolter! Pourquoi on ne l’a pas fait ? On ne peut pas rester inerte face à un type qui tue de sang froid des mômes parce qu’ils sont juifs aujourd’hui. On revient aux pires heures de notre histoire…Tous les actes terroristes sont révoltants mais avec l’assassinat de ces enfants dans cette école, j’ai trouvé qu’on atteignait le paroxysme de la haine et de l’horreur. Après on va trouver à l’assassin des raisons dans sa vie d’en arriver là…Ok, mais ça n’excuse rien, et ça n’enlève surtout rien à l’horreur de l’acte et à la douleur des familles. C’est du racisme, de l’antisémitisme bien entendu, mais ça va bien plus loin…c’est terrifiant….c’est mélangé avec de la haine et de la bêtise, mais au degré zéro…Donc pour revenir à votre question, oui on est totalement différents avec mon partenaire de scène mais c’est une alliance enrichissante qui dépasse le cadre de la scène. Et oui, on peut créer une complicité et bien s’entendre alors qu’on ne se ressemble pas du tout sur le papier. Les différences peuvent faire naître de jolies choses. 


Vous ne vous ressemblez pas, et la pièce montre aussi votre décalage à travers les évolutions de la société et notamment des nouvelles technologies, ou d’internet, que  le jeune homme fait découvrir à votre personnage stupéfait…ça vous inspire quoi cette évolution là ?

Tellement de choses ! Avec internet, j’ai l’impression qu’on sait tout sur tout le monde…Depuis quelques temps, je reçois régulièrement dans ma boîte mail des publicités pour les garanties obsèques ou pour les problèmes de prostate ! Ils connaissent mon âge ou quoi ? (rires)…Il y a vraiment le meilleur et le pire…Les mômes qui regardent des pornos à 10 ans sur leurs écrans avec la plus grande facilité, ça fait peur…Et d’un autre côté, sur internet, en 30 secondes, on peut apprendre plein de choses, s’informer…au niveau du son puisque je connais le domaine, j’ai vu arriver le numérique. Certes c’est beaucoup plus souple et plus pratique, mais ce n’est pas exactement le même rendu. Quand j’ai fait l’album « Où vont les rêves », je voulais de l’analogique car c’était un son différent, et je tenais à cette différence même si c’était devenu « ancien »…Et sinon, dans les évolutions négatives, j’ai assisté à la destruction de l’industrie du disque. Je suis dans un petit label, et la musique ne peut pas être gratuite, ce n’est pas possible. Tout simplement parce que si elle le devient, on ne pourra plus en faire. En fait, la technologie doit être un outil au service de l’homme, mais ne doit pas le dépasser à mon avis…


Avez vous pu recueillir les réactions des spectateurs ? Qu’est ce qu’on vous dit de la pièce ?

L’émotion domine dans les réactions…On vient nous dire " vous m’avez ému(e)"…Même s’il y a de la légèreté, de la drôlerie et pas que de la gravité…Beaucoup de gens viennent nous voir en disant « Il faut que les mômes voient ça, avec leurs instituteurs,  leurs profs… c’est une bonne leçon »…ça nous fait plaisir car si des jeunes peuvent juste réfléchir sur certains épisodes de l’histoire, sur les rencontres, l’humanisme, ou le racisme après nous avoir vus, tant mieux !

La scène de théâtre, c’est un retour aux sources puisque le théâtre fait partie de vos premières amours ?

Absolument oui ! Avant de chanter, je prenais des cours dramatique à la Porte Brancion dans une maison de jeunes…Mes premiers émois artistiques sont passés par l’art dramatique…C’est la première fois que je me retrouvais sur une scène. La musique m’a emporté par la suite, mais je suis revenu à la comédie régulièrement au cinéma, au théâtre ou à la télévision.


C'est vrai que non seulement vous jouez dans cette pièce, mais vous continuez la scène en parallèle ? Qu’est ce qui fait courir Michel Jonasz ?

Le feu ! Cette flamme qui ne s’éteint pas…Samedi je donnais un concert, dimanche je jouais cette pièce l’après midi, hier je tournais dans le film de Lucien Jean Baptiste, la suite de "Ma première étoile"…Je n’ai pas perdu ce feu, j’ai toujours envie, on ne peut pas être blasé de tout ça…La scène c’est un lieu sacré pour moi, on apprend notre métier on a un échange avec le public, on exprime ses émotions et sentiments…J’ai dû le dire 50 000 fois, mais on ne peut pas faire ce métier par devoir, ni pour payer ses crédits. Si je n’avais plus cette flamme, je m’arrêterais tout de suite !


Et vos projets, en tant que comédien…et chanteur ?

Je joue cette pièce jusqu’au 30 avril…Je suis en train d’écrire un nouvel album qui sortira en 2018. Sinon les concerts pianos voix continuent avec Jean Yves d’Angelo, le concert Quartet avec en plus Manu Katché et Jérôme Regard va se jouer dans les festivals d’été et à Paris au Palais des Sports de Paris le 15 septembre…On poursuivra avec de nombreuses autres dates un peu partout ensuite. Après le tournage du film de Lucien Jean-Baptiste je vais reprendre la série « Lebowitz contre Lebowitz » un feuilleton qui avait bien marché sur France 2 l’an dernier…Comme vous le voyez, je continue à tout mener de front et j’adore ça !


Les fantômes de la rue Papillon
Théâtre du Gymnase jusqu'au 30 avril
https://www.youtube.com/watch?v=p71cYQzci7A

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